Profession chasseur de tête


Mon nom est Hermann Mustermann. En tout cas pour cette semaine. Ne vous inquiétez pas, j’en aurai un autre sur le passeport flambant neuf qu’on me remettra pour mon prochain contrat.

Si nous nous croisons pendant mon temps libre, nous pourrons discuter de passes-temps inoffensifs tels les meilleures manières de zapper les files d’attentes d’un aéroport, de dresser un chien, les endroits de l’UEE que vous devez absolument visiter, ou des remèdes de grand-mères pour échapper à la prochaine épidémie de grippe.

Si vous êtes du genre aventureux, nous pourrons aussi parler des incohérences dans la série des Jason Bourne, des failles de sécurité dans les protocoles de reconnaissance optique des banques les plus prestigieuses, des meilleurs équipements after-market à installer sur une arme à feu ou des suppléments alimentaires vous permettant de vous mithridatiser contre les substances communément utilisées par les agents ex-Spetznaz, Mossad et Skull and Bones.

Je peux vous renseigner sur les meilleurs plans de Vienne, étant donné que j’y ai passé près de 15 d’années en tant qu’enseignant-chercheur dans de multiples domaines études comme le cryptage des systèmes d’informations, la médecine, la bio-chirurgie et la pharmacologie.

Par contre, si vous me croisez sur mon temps de travail et que j’ai touché ma commission d’avance, c’est trop tard pour vous.

Jean Reno, par Lampert
Jean Reno, par Lampert


Pas de question. Pas de surprise. Pas de traces.

Je suis, selon vos besoins, détective privé, chasseur de tête ou tueur à gages. Bien entendu, je ne peux que rarement le dire avec autant de candeur. Quand je me présente, il me faut parler de localisation par triangulation GPS, de missions de recherche et d’extraction, de limitations de retombées médiatiques, d’effacement des traces compromettantes. Avec les plus timides de mes clients, je me contente de dire que je parcours les ombres, et que je suis un Professionnel. Mes compétences s’achètent. Mon silence aussi.

Dans le milieu, ironiquement, on m’appelle Schrödinger, car je fais dans le mort ou vif. Je tranche l’incertitude, sans hésitation et irréversiblement, selon les spécifications du contrat. Heisenberg n’aurait pas fait l’affaire.

Mort ou vif ? Pour être pragmatique, mort, c’est plus facile. Moins d’entretien des cellules de mon vaisseau, moins de risques d’être repéré sur le chemin du retour, moins de chances que la magnanimité envers la cible ne se retourne contre les intérêts de votre client. Mais vivant, ça me va aussi. Je n’irais pas jusqu’à dire que ça me fera secrètement chaud au cœur, mais avec un supplément de 25%, qui suis-je pour discuter les conditions.

Et comme je sens que vous n’osez pas poser la question, non, je n’ai pas l’impression d’être fondamentalement mauvais et sadique. Je cause infiniment moins de souffrance que les instances décisionnaires à la tête de l’UEE, des Megacorps et des loges dont on ne peut prononcer le nom. Je ne suis qu’un instrument. Comme un flingue, ce n’est pas moi qui tue les gens, mais ceux qui ont recours à moi. Tout comme il est possible d’ôter la vie avec un couteau à beurre, mais un semi-automatique simplifie nettement la tâche, mes employeurs parviendraient à leurs fins même avec des solutions plus brouillonnes et moins méthodiques.

Mes cibles sont condamnées dès que leur nom est ajouté à la liste des personae non gratae, si ce n’est moi, quelqu’un d’autre s’en chargera, alors autant que ce soit moi. Au moins le travail sera bien fait et il n’y aura pas de témoins et de dégâts collatéraux.

Le déclic qui m’a propulsé sur cette voie ? J’avais 16 ans, et ma mère, désespérée de me voir perpétuellement plongé dans mes machines et mes expérimentations, s’inquiétait de ce qu’elle allait pouvoir faire de moi. Ignorant mes résultats pourtant hors du commun dans les disciplines scientifiques, elle me poussait à reprendre le restaurant familial, car, de son point de vue, « Les technologies se démodent en 5 ans, alors que les gens auront toujours besoin de manger. »

Après un mois à servir des osso bucco et des minestrones, une scène que je n’oublierai jamais s’est déroulée sous mes yeux. Un homme s’est effondré après trois bouchées de sauce arrabiata, pris de convulsions. Alors que l’ensemble du personnel et de la clientèle s’attroupait autour de lui pour live-tweeter l’évènement, un homme mettait son écharpe et sortait tranquillement après avoir réglé l’addition. Les autres clients étant hypnotisés par leurs téléphones, j’étais le seul à l’avoir vu remplacer la salière à la table du mort par une susbtance qui, de toute évidence, n’était pas du NaCl. Le restaurant, dont la réputation ne put jamais se remettre d’un tel coup en dépit des résultats des enquêtes et des procès qui l’innocentaient, fut poussé à la fermeture. Moi, j’avais trouvé ma voie : les gens auront toujours besoin de manger, certes, mais ils auront aussi toujours envie de tuer. Et une fois que AirBnb et Uber ont montré la voie, la profession s’est libéralisée à son tour.

Après quelques années à faire mes gammes, je suis arrivé aux Etats-Unis, où l’on m’appelait Monsterman pour rappeler la chanson de mes compatriotes d’Accept. Contre toutes mes attentes, mon ascension a été fulgurante, et en moins d’un an, j’étais déjà l’un des agents freelance les plus recherchés de la profession.

On reconnait un amateur au fait que, comme un faussaire venant de finir sa reproduction de la Joconde, il ne peut s’empêcher de signer son travail. Allusions aux 7 péchés capitaux, les crânes rasés, la chevelure blanche, le pile ou face. Tout ça, c’est bon pour gagner des nominations aux festivals de cinéma, mais ça n’a aucun sens pratique. Un vrai pro sait faire ressembler la scène à un accident, trouver le bon pion à manipuler, et ce n’est jamais son visage que vous trouverez sur les unes des journaux.

Vous serez peut-être surpris de me voir si frêle, si peu adapté au combat physique. Je vous rétorquerais qu’à notre époque, pour faire ce travail, il vaut mieux être Sherlock Holmes que Goliath, et il n’y a pas besoin d’avoir le corps de Conan pour jouer le Terminator. Utiliser sa tête pour chasser celles des autres. Se jouer des systèmes de sécurité, récupérer des méta-données que tous croient perdues à jamais, sans éveiller les soupçons. Faire danser les âmes influençables en tirant savamment sur les fils. Fabriquer à l’envie des calibres 0.45 avec des imprimantes 3D, qu’aucun détecteur de métaux ne repère. Créer des agents pathogènes indétectables pour n’éveiller aucune suspicion.

Et si en dernière instance, nous en venons à l’affrontement, mon exosquelette et mes implants me permettront de faire plus que tenir la comparaison. Vous voulez être solide comme un roc, je préfère être liquide comme le mercure et l’agent orange.

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