Profession Explorateur


Mon nom est John Dickson, et pour être honnête avec vous, je redoute le moment où vous allez me demander ce que je fais dans la vie.

Car quelque soit la réponse que je vous donnerai, je sais d’avance que la réalité des faits ne correspondra jamais à ce que vous aurez imaginé dans la fraction de seconde qui suivra mes paroles.

Vivre entre les lignes

Aventurier ? Vous m’imaginerez soudain avec un bandana au front et un couteau entre les dents, en train d’imposer ma loi de façon virile et virale dans les confins de la galaxie, des terres de non-droit où les forces de l’ordre craignent de poser le pied, et dont les contrebandiers n’évoquent le nom qu’à partir de 3 grammes dans le sang.

Cartographe ? Trop chiant. Car passé le plaisir et l’excitation de voir ce que personne d’autre n’a jamais vu, de donner une réalité à ces rivières, ces montagnes, ces péninsules et ces planètes en leur donnant un nom, c’est somme toute une activité routinière où je n’arriverai jamais à la cheville d’un satellite ou d’une sonde prévue à cet effet.

Astronome ? C’est flatteur pour mes maigres connaissances scientifiques de ce formidable ballet céleste, mais là encore, vous feriez fausse route. Car je n’ai ni l’imagination prophétique d’un philosophe construisant de nouvelles cosmogonies, ni la démarche méthodique d’un de ces rares hommes habitués à jongler avec les apogées, les périgées et les années lumières depuis qu’ils ont posé l’œil sur la lunette d’un télescope.

Géologue ? Voilà qui est de suite plus pragmatique, mais pas entièrement adapté non plus. Évidemment que je m’intéresse à la composition des corps célestes sur lesquels je me pose. Avidement, même, puisque c’est en grande partie ces informations qui paient mes rations et mes factures de carburant. Mais de là à penser que je serais à la solde des compagnies d’extraction, il y a là un pas que je vous laisserai pas franchir. En tant que voyageur, je ne suis jamais qu’un corps étranger dans le vide intersidéral. Je ne sollicite rien. Je me contente de ne pas déranger.

Archéologue ? C’est ce que je préfère. On dit que l’histoire ancienne s’écrit dans l’encre, alors que l’histoire d’aujourd’hui s’écrit dans le sang. Ce serait oublier les civilisations dont nous n’avions aucune idée de l’existence, dont les vestiges ont été patinés par le temps et les vents solaires, et que dont l’histoire entière est gravée dans des runes mystérieuses qu’un Champollion moderne se fera un plaisir de décrypter.

Conquérant ? Par pitié, non ! Si je cherche à monter au sommet d’une montagne ou à repousser les limites de l’univers connu, ce n’est pas pour y planter un étendard, ou même espérer entrer dans la postérité en donnant mon nom à mes découvertes. Si je gravis les cimes, c’est uniquement pour voir plus loin.

Chercheur ? J’aime bien le terme. C’est pour moi celui qui correspond le mieux à cette faim de découverte qui m’habite, viscéralement. C’est juste dommage que le terme ait été galvaudé et qu’on ne s’attente même plus à ce qu’un chercheur trouve.

N’allez pas vous méprendre, j’ai fait tout ça. Parfois avec une sensation de devoir accompli, parfois avec une ombre de culpabilité, et souvent avec la satisfaction d’avoir trouvé la réponse à une question que j’avais moi-même posée, sans demander la permission à personne.

Explorateur ? Comment lutter contre des siècles d’imaginaire collectif qui, à vos yeux, feraient subitement de moi un nouveau Marco Polo, le Christophe Colomb moderne, qui découvrirait sans le vouloir, plus qu’une nouvelle terre, le nouveau terrain de jeu des siècles à venir ? Et pourtant, c’est le terme que les médias s’appliquent à juxtaposer à mon nom, lorsqu’ils me sollicitent pour un entretien pour égayer mes rares épisodes sédentaires.

Un petit pas pour moi…

Peut-être est-ce le fait de passer la plupart de mes années dans le confort solitaire de mon Carrack, mais j’ai toujours du mal à deviner leurs intentions. Souhaitent-ils se complaire dans l’idée, aussi fausse soit-elle, que je ne serais qu’un misanthrope excentrique, un nouvel Howard Hughes, un Jay Gatsby qui aurait choisi de dilapider ses crédits à pourchasser une lumière verte à l’horizon ?

Semblent-ils au contraire convaincus que je suis un prophète qui guidera l’humanité vers une Terre Promise, loin de la menace des Vanduuls ? Ou bien partagent-ils ce sentiment de vide qui m’anime, cette curiosité insatiable qui ne tient pas en place et me pousse à repousser les limites physiques de l’univers connu ?

Selon Brassens, lorsque le savant s’est pour la première fois touché le crâne en criant « J’ai trouvé ! », l’Homme a frappé les cieux d’alignement et chassé les Dieux du firmament. Je pense plutôt que malgré tous les progrès de la Science, il n’est jamais totalement parvenu à se débarrasser du respect mystique qu’il accorde au cosmos.

L’Ailleurs n’est finalement qu’un miroir où l’on ne s’obstine à voir que ce que l’on sait déjà. Ainsi, dans la cosmogonie d’un Ptolémée, on trouve davantage le reflet de ses croyances de géomètre que des règles établies et véritables. En mettant la Terre au centre de l’univers, l’Eglise catholique cherchait essentiellement à asseoir la validité de sa vision du Monde. Et que dire des Hindous et de leur tortue…

Longtemps après les Galilée et autres Kepler, les cieux ne restaient finalement qu’une jolie tapisserie mouvante, que l’on pourrait observer sous cloche, ou plutôt sous lentille grossissante, mais avec laquelle il faudrait se garder de jouer. Ce n’est après tout que lorsqu’il a fallu trouver un argument massue pour clore le gigantesque concours de bite entre américains et soviétiques que l’on a commencé sérieusement à se demander s’il était possible de poser le pied sur ce morceau de terre qui illuminait nos nuits depuis des millénaires.

La suite, on la connait. Dès que la dispute fut tranchée, on s’est finalement dit qu’avant d’aller foutre le bordel sur Mars à grands renforts de missiles thermonucléaires, ce serait déjà bien de s’occuper d’affaires plus pressantes. Que c’était la crise, ma bonne dame. Alors que l’étude des astres était encore habitée par une certaine poésie à laquelle on rendait hommage en nommant les corps célestes d’après une mythologie ancestrale, la communauté scientifique renonça collectivement à se sortir les doigts et on se contenta très bien de donner aux exoplanètes des noms de code pour les années qui suivirent.

Car à vrai dire, à quoi bon s’attacher à celles-ci, quand les années lumières qui nous en séparent rendraient tout voyage impossible ? C’est du moins ce qu’on pensait avant d’entrer en contact avec des civilisations extra-terrestres et de découvrir le Quantum Drive.

Dire que l’exploration spatiale connut un âge d’or est une évidence à la portée de tous. Des millions de personnes vendirent tout ce qui ne rentraient pas dans le coffre d’un Aurora, plaquèrent leur situation pour laquelle ils avaient trimé tant d’années dans l’espoir de recommencer à zéro, au cœur d’un avant-poste précaire. Mais ce que peu anticipaient, c’est que cette soif d’ailleurs se tarirait d’elle-même, et que les explorateurs d’hier deviendraient les colons d’aujourd’hui. Que la fierté de découvrir un terrain de jeu quasi-infini serait supplantée par celle de trouver un coin de terre pas trop inconfortable et d’y bâtir des écoles, des hôpitaux et des tavernes.

Moi ? J’ai juste oublié de m’arrêter. Oublié de jeter l’ancre. Oublié de me retourner.

Je veux juste dériver vers des rivages sans pavillon et arpenter des horizons sans péages.

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