Profession marchand


A

« Dans une même salle siègent trois grands hommes, un roi, un prêtre, et un homme riche avec son or. Entre eux se trouve un mercenaire, homme de naissance et d’intelligence communes. Chacun des grands hommes le persuade de tuer les deux autres.

« – Fais-le, dit le roi, car je suis ton seigneur légitime.

– Fais-le, dit le prêtre, car les dieux te l’ordonnent.

– Fais-le, dit l’homme riche, et toutes mes richesses t’appartiendront.

Alors dites-moi, qui vit, et qui meurt ? »


Ah, Varys. George R. R. Martin, A Clash of Kings.
Merchant City, par k04sk
Merchant City, par k04sk


Mon nom est Tolomei. Je suis marchand, entrepreneur, banquier, investisseur et philanthrope. On dit que je suis la main invisible qui régule les marchés. Mais assez parlé de moi, parlons plutôt de ce que je peux faire pour vous.

Sur simple demande, je peux vous procurer ce que ce monde a de plus beau, de plus rare ou de plus vil. Les moyens de réaliser vos rêves les plus fous et d’assouvir vos désirs les plus inavouables. En toute discrétion, bien entendu.

Vous pourriez dire que je vends plus que des biens physiques. Je suis un courtier des désirs. J’ai vendu aux hommes de goût des plaisirs indicibles, aux milices la possibilité de reconquérir la place leur est due, aux paranoïaques, j’ai vendu la tranquillité d’esprit, et à des clients traqués et fortunés la promesse de recommencer une nouvelle vie loin d’ici.

Le prix ? Vous m’offensez ! Entre gens bien éduqués, nous aurons tout le temps d’en discuter plus tard.

Moi, un parvenu ? Vous plaisantez, j’espère. Tout ce que j’ai, je l’ai bâti de mes propres mains. Tout a commencé quand des amis ont fait appel à moi pour ramener de rares marchandises de pays lointains et exotiques, où les rêveries ont de plus doux parfums. Et comme j’étais bon, j’ai eu de plus en plus d’amis, et j’ai rendu de plus en plus de services. Les pays sont devenus des continents, puis des planètes. Une progression logique, somme toute.

Mon secret ? Respecter ceux des hommes qui font appel à moi. Car lorsqu’ils ont vraiment des problèmes, j’apporte plus de solutions et moins de remontrances que leur prêtre.

The Merchant, by sidd16
The Merchant, by sidd16


Pour quelques crédits de plus

Alors oui, je l’avoue, j’aime l’argent. Ces quelques mots, qu’on me crache au visage comme une insulte, vous montrent que la nature humaine a finalement peu évolué depuis des siècles, et que je marche après tout dans les traces des grands marchands italiens du Moyen-Age, des caravanes de nomades, des épiciers du monde entier, qui n’ont pas trouvé insultant de s’occuper des entreprises pourtant indispensables que les nobles délaissaient. Je porte l’injure comme un étendard, et je réponds à leurs moqueries d’un simple sourire. Je suis un mal nécessaire.

Mais quand on y pense, le commerce n’est-il pas la plus démocratique des entreprises pour élever sa position ? Peu importent les capacités physiques dont la nature vous a dotées, le milieu culturel imposé par votre statut social, ou le nom de famille que vous parents vous ont légué. De nom, je n’en ai qu’un, dans des systèmes solaires aristocratiques où c’est le nom de famille qui compte vraiment, et ça ne m’a pas empêché de réussir. Qu’importe votre point de départ, pourvu que vous sachiez trouver les choses qui ont de la valeur et ceux qui sont prêts à payer pour les acquérir. Et, surtout, faire en sorte qu’ils reviennent, et propagent votre nom à voix basse.

Après tout, qu’est l’argent, sinon un symbole que s’échangent les honnêtes hommes, acquis à la sueur du front des uns, à l’aune du talent des autres ? Contrairement à un voleur, qui vous dépouille par la force ou la ruse, à vos faux amis, qui vous extorquent des services par la culpabilisation, ou l’État, qui vous pille par la menace et l’appel au devoir, moi, je respecte le fruit de votre travail, et je vous l’échange non pas contre des promesses fumeuses, mais contre une monnaie, sonnante et trébuchante, valable sur n’importe quel planète de notre univers. Je vous laisse ensuite libre de décider si vous préférez l’utiliser pour payer une tournée à votre équipage, construire un abri pour les démunis ou corrompre un fonctionnaire. Ce ne sont plus mes affaires.

« Donnez-moi le contrôle de la monnaie d’une nation, et peu m’importe alors qui en fait les lois. »


Alors je sais, vous allez me dire que l’argent ne fait pas tout. Et vous aurez raison. Mais il offre quand même plus d’options et de libertés que la plupart des alternatives. On raconte que si les gens avaient tant de mal à se représenter les distances entre les galaxies au XXIème siècle, c’est parce que les unités utilisées ne pouvaient pas être mentalement converties en une somme d’argent à l’époque. A quoi bon jongler avec les unités astronomiques et les années lumières si elles n’atterriront jamais sur votre compte en banque ?

Mais cela fait depuis longtemps que ce n’est plus une histoire d’argent. Vous pourriez saisir toutes mes possessions pour les redistribuer aux pauvres. D’ici un an, j’aurais tout récupéré, parce que je sais où chercher, et à qui poser les bonnes questions. Je n’irai pas me consumer et trahir mes principes pour une idée qui s’est détachée de la réalité depuis que les Néerlandais ont ravagé un pays pour acheter des tulipes ou que les Norvégiens ont remué ciel et terre pour importer du beurre.

Ce que j’aime plus que tout, c’est me retourner sur le chemin parcouru depuis mes débuts, et contempler l’empire que j’ai bâti. C’est de me dire que mes enfants pourront être pleinement maîtres de leurs destins, qu’ils choisissent de reprendre mon affaire, ou de vivre selon leurs propres règles. C’est de me dire que je suis dans une position unique où, d’un simple claquement de doigt, je peux verser des sommes astronomiques aux causes qui me sont chères. Que je peux stopper net les épidémies, faire basculer le cours d’une guerre ou remplacer un dirigeant sans même avoir à dire un mot.

Certes, cela ne durera pas. Un jour, un vent chaud balaiera l’emplacement où j’ai déjà décidé que mes vieux os seront enterrés, et la grandiloquence de mon épitaphe sera aussi risible que celle d’Ozymandias.

Mais d’ici là, je compte bien profiter de chaque seconde où un puissant viendra me supplier à genoux.

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