Profession pilote


Mon nom est Beco da Silva, et je suis pilote professionnel. Avec un nom pareil, je n’avais pas besoin d’alias, et pourtant les journalistes insistent pour m’appeler « Le Dernier As ».

Ne les écoutez pas trop, d’ailleurs, ça vous liquéfierait le cerveau. Ils parviendraient à vous convaincre que je suis sorti d’une favela par la grâce de Dieu et un talent hors-normes, ou que je ne gagne que par des liens présumés avec un syndicat du crime local. C’est un des effets pervers de la célébrité, et je laisse les élucubrations et les théories du complot à ceux qui n’ont pas les couilles de se mettre au volant et d’encaisser les G. Le chrono est indiscutable, sans appel, et, la plupart du temps, à mon avantage.

La vitesse comme raison d’être

Comme on me l’avait raconté quand j’étais gamin, on ne devient pas astronaute en étant simplement ami d’enfance avec le directeur du programme, et on ne se retrouve pas au sommet de l’Everest après une randonnée où l’on a égaré sa boussole. Si j’en suis là, c’est surtout parce que j’ai du cambouis dans les veines depuis mes 12 ans, l’âge où j’ai commencé à désosser du carter, à bidouiller des moteurs et donner des coups de clé Allen pour partir avec une longueur d’avance et truster la plus haute marche du podium du club de karting où j’ai fait mes armes. Quand les autres enfants découvraient de nouvelles langues en rêvant de visiter le Colisée et la Tour Eiffel, je rêvais de rouler à Indiannapolis, Monza, Spa et Monte-Carlo, et de battre le nombre de titres à la Murray Cup.

Une vocation comme une autre ? Certainement pas. C’est en voyant le premier homme passer sous la barre de 9 secondes aux 100 mètres que j’ai su ce que je voulais faire dans la vie : les types endurants gagnent le respect des rares personnes pouvant apprécier leurs exploits. Les hommes forts attirent les regards et la curiosité, comme des bêtes de foire que l’on observerait au cirque. Mais la planète entière est capable de vous nommer l’homme le plus rapide du monde, même s’il ne garde le record que pour 6 mois. Comme la foudre ou une étoile filante déchirant en deux un ciel d’été, il brille de mille feux, fascine et éblouit la foule alors que le reste du monde retient son souffle. C’est là que j’ai décidé que je signerais mon parcours à coups de bangs supersoniques. C’est là que j’ai compris que je ne pourrais conjuguer le bonheur que dans le rugissement des moteurs, les courbes taillées sur le fil du rasoir et l’adrénaline bouillonnant dans mes veines.

Ce serait mentir que de dire que j’été soutenu dans mon parcours. Ma mère, qui espérait ouvertement me voir reprendre l’affaire familiale, ou au minimum devenir médecin ou avocat, me disait qu’à ne faire que des tours de piste, je tournais en rond. Tant que c’était en quelques millisecondes de moins que mes concurrents directs, ça m’allait très bien. Contrairement aux archives officielles, la mémoire des spectateurs ne retient que le nom du vainqueur. Ce n’est pas pour rien que le motto de mes jeunes années était « Safety third ».

Comme le Dottore, j’ai rejoint une écurie mineure lorsque les commentateurs prétendaient que c’était ma bécane qui faisait tout le travail. Comme Loeb, j’ai changé de discipline pour rappeler que le talent se décline sur toutes les cylindrées et tous les revêtements. De l’asphalte au sable, de 2 roues à 4, de l’atmosphère à l’hyperespace, de la descente aux 24 heures, j’ai dévoré les kilomètres, affamé de trophées et de gloire, ne laissant que des miettes à ceux qui se lançaient à ma poursuite. Celui qui fut mon Poulidor avait l’humour et l’honnêteté de le reconnaître : lorsque je lui ai involontairement tourné le dos lors d’une conférence de presse et que les pigistes voulaient verser de l’huile sur le feu pour en faire un incident majeur, il a répliqué qu’il avait l’habitude de ne me voir que de dos.

Comme Stoner, j’ai choisi de partir au sommet de ma carrière, convaincu qu’aucun de mes adversaires n’était digne d’être mon rival, et j’ai laissé derrière moi un gouffre béant que les fans n’ont pu apprécier qu’en se disant « Ah, si Beco était là, ça aurait été une autre paire de manches ! », et rêver aussitôt de mon futur retour.

Courir pour mieux défier le passage du temps

Pour tous les observateurs, j’avais perdu l’étincelle, et j’étais fini, tout juste bon à participer à des conférences sur la vitesse et le risque, ou à vendre mon expertise aux constructeurs, qui se bousculaient pour m’offrir des partenariats et des ponts d’or pour sortir des modèles signatures. Je m’occupais même de vols commerciaux pour ne pas perdre la main, ce qui me donnait une méchante impression d’être devenu un chauffeur de bus avec des ailes. Ce n’est que 3 ans plus tard qu’ils ont compris la vérité : la maladie soudaine et foudroyante de mon épouse, qui m’avait convaincu que si j’avais appris à apprécier à sa juste valeur le prix des millisecondes sur la piste, je n’avais pas compris celui des heures passées près de ma famille.

En dépit de ressources financières considérables et de contacts privilégiés avec les meilleurs chirurgiens, auprès de qui j’avais une carte de fidélité, compte tenu de leur capacité à me rendre un corps de 25 ans malgré un nombre de fractures affolant, je n’ai pas pu la sauver. Un coup de sort du destin, plus foudroyant encore qu’aucune de mes prestations ne l’avait jamais été.

Pour les journalistes, mon retour aux affaires ne pouvait se justifier que par le besoin de financer une addiction aux stimulants dont on me prêtait l’usage. Une vaine question d’ego, alors que ça faisait déjà un moment que je n’avais plus rien à prouver. Seuls mes camarades savaient pourquoi j’étais revenu. La condensation sur la piste, à l’aube. La tension du décompte. Le coude à coude, au dernier qui freine. Le champ de vision qui se déforme, pied au plancher, sous les clameurs des tifosi. Eux seuls connaissaient les vertus apaisantes de la méditation d’avant-course, à répéter inlassablement chaque virage, les yeux clos, à l’infini, pour les graver dans sa mémoire gestuelle. Eux seuls pouvaient apprécier le panache d’un dépassement un peu osé, l’élégance du timing d’une ré accélération et le subtil équilibre entre savoir quand aller vite, et quand aller trop vite, quand la moindre sortie de piste peut  foutre en l’air une saison, ou une vie entière.

Et si l’aventure doit prendre fin, autant que ce soit sous le feu des projecteurs, en ayant tenté de franchir la vitesse de la lumière, avec une foule pour scander mon nom.


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