Profession scientifique


A

Mon nom est Peer Qvist. Oui, ça se prononce comme ça s’éternue.

Mordin Solus, par uncle-deadward.deviantart.com

Qui je suis ? Ça dépend à qui vous essayez de soutirer l’information.

Pour la communauté scientifique, je suis un explorateur qui ne peut rester en place, à atteindre que ma blouse blanche prenne la poussière le temps que mes articles soient publiés. Un gamin capricieux qui préfère jouer avec les systèmes de propulsion de contrebande et les souches de bactéries qu’avec les substances licites.

Pour l’Académie des Sciences et Technologies de Copenhague et mon gouvernement, je suis un apatride, un trublion qui fourre son nez pointu dans les affaires des autres. A chercher les emmerdes, j’ai été radié d’à peu près toutes les institutions où je suis passé. Mes parents s’attendaient peut-être déjà à ce que je reproduise la destinée du naturaliste dont je porte le nom comme un étendard.

Pour la multinationale à laquelle je me suis opposé, je suis un fou dangereux qui mène des expériences que la morale réprouve. Un terroriste, qui œuvre contre les intérêts de l’UEE et de la race humaine entière, puisque je préfèrerais la planète à ses habitants. Excusez du peu. Après tout, je souhaitais juste tirer le signal d’alarme : quand la société responsable du fiasco des cultures génétiquement modifiées du XXI siècle essaie de vous convaincre qu’optimiser votre ADN et acheter des implants est la prochaine étape naturelle de l’évolution de l’Homme, il est bon d’insérer un peu de scepticisme dans la Méthode scientifique.

Alors je vais être honnête : j’ai ma part d’ombre. J’ai consacré bien trop de mes jeunes années à des recherches de biochimie, sans savoir qu’elles alimentaient un département top secret de l’UEE, spécialisée dans les armes bactériologiques et le phosphore blanc. Lorsqu’on m’appelait pour créer en deux semaines un vaccin pour contrer une épidémie fulgurante, j’étais prêt à sacrifier 100 vies si je pouvais en sauver un million. Je suis pragmatique et empirique, pas idéologue.

Mes travaux permettent de restaurer la vie ou de l’annihiler. Seule la postérité pourra juger du sillage que je laisse derrière moi. Comme disait mon ancien compatriote,

On ne peut comprendre la vie qu’en regardant en arrière, on ne peut la vivre qu’en regardant en avant.

Car pour les écologistes, je suis un héros, qui a plaqué une carrière confortable de directeur R&D pour aller défendre ses idées sur le terrain. Un homme qui a perdu sa réputation, sa fortune, ses amis et jusqu’à sa nationalité pour des idéaux. La Terre ne m’a jamais semblé aussi belle que depuis que j’en ai été exilé.

Pour tous ceux qui ne croient plus que l’UEE est là pour défendre les intérêts de ses citoyens et non ceux de ses actionnaires, je suis le grain de sable dans les rouages du système.

Pour Jules Verne, je dois être le descendant qu’il aurait rêvé d’avoir. Je suis allé vingt mille lieues sous les mers, et depuis la station spatiale internationale, j’ai fait le tour du monde en bien moins de 80 jours. Et ce que j’y ai vu m’a effrayé.

Pour les traders et les quants, je suis un génie qui a retourné le monde de la finance comme une crêpe. Ils me font bien rire, à croire que l’incertitude n’existe que dans le domaine quantique, avec Heisenberg et autres Schrödinger, alors qu’ils sont incapables de prévoir quand leur femme va les quitter et quand le marché va se casser la gueule. Il a suffi d’une méthode un peu cohérente et d’algorithmes élégants pour me faire une fortune sur le dos de ces amateurs irrationnels. J’ai maintenant assez de crédits, répartis dans des paradis fiscaux, pour ne plus avoir besoin de regarder le prix du matériel que j’achète. Pourquoi travailler pour de l’argent quand il peut travailler pour moi ?

Pour ceux qui m’ont suivi sur mon laboratoire ambulant, je suis le successeur de Vinci, Buffon et Darwin. Je peux leur offrir des conditions idéales pour effectuer leurs recherches, avec un financement illimité, le meilleur équipement que ce monde peut offrir, et surtout une absence totale de conflits d’intérêts. Mes détracteurs disent que je suis un noyau autour duquel gravitent tous les électrons libres dont le monde de la science n’a pas voulu. Je prends ça comme un compliment. Il parait qu’on ne se moque que des gens que l’on pense devenir un jour.

Enfin, ça, c’est surtout depuis mes prix Nobel de Physique et de la Paix, car avant, mes partisans étaient rares. Certains pensent même que je suis un agent double, car le seul amour de la science et de la nature n’aurait pas pu m’amener si loin. Une belle bande d’abrutis, biberonnée à la politique politicienne, qui passe plus de temps à réfléchir à quelle table manger qu’aux actions à mettre en place . Qu’ils m’écoutent pour les mauvaises raisons, qu’ils rient même, s’il le faut, pourvu qu’ils m’écoutent.

Dans leurs livres, les philosophes cherchent le sens de la vie. Dans mes éprouvettes, j’en cherche la cause.

Moi ? J’ai juste l’impression d’être un enfant dans un monde d’adultes, qui n’a jamais arrêté de demander « Pourquoi ? », et de regarder à travers les trous de serrure que la Nature nous laisse, pour essayer de comprendre ce qui se trame de l’autre côté.

Je pourrais lire dans vos yeux une trace d’admiration, si je ne savais pas déjà que l’émotion est en partie provoquée par la conjonction entre l’inhabituelle concentration en diméthylpropène de votre breuvage, la souche de grippe que vous avez contracté il y a 2 ans, et l’altitude à laquelle nous nous trouvons en ce moment, à laquelle vous ne pourriez courir que 24 secondes avant que vos mains ne commencent à trembler. Tenez, prenez donc ce comprimé à base de cétones, vous aurez l’impression de boire du carburant de M-50 les premières secondes, mais ça vous remettra d’aplomb.

Faites-moi confiance. Nous vivons dans un monde dangereux, et on apprend à le connaître d’autant mieux quand on est un homme traqué. Mais bon, vous savez ce qu’on dit sur l’espérance de vie d’un individu quant t tend vers l’infini… pour moi, ce n’est plus qu’un immense terrain de jeu.

yeah_science_breaking_bad

Si un jour vous avez besoin d’apprendre à réaliser des explosifs avec du savon, d’extraire du Kherium sur Hades II, d’optimiser un réacteur de deutérium – tritium ou de préparer un antidote contre une forme de flore jamais découverte auparavant, appelez-moi.

Quelqu’un d’autre pourrait se tromper.


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